Une lettre pour une dette

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Une lettre pour une dette

Samedi 29 novembre, Eugène était sur la scène de la Tournelle avec Lettre à mon dictateur. Salle comble pour ce seul-en-scène à la fois poignant et drôle, parfois même débridé.

A 50 ans, Eugène, né en Roumanie de parents roumains, mais vivant en Suisse depuis plusieurs décennies, prend la décision d’écrire à Nicolae Ceaușescu, président-dictateur ayant tyrannisé la population de son pays pendant vingt-deux ans. Lettre à mon dictateur, publié en août 2022, a reçu le Prix suisse de littérature en 2023 et le Prix du Roman des Romands en 2024. L’auteur en a tiré un seul-en-scène, que nous avons découvert samedi dernier à la Tournelle.

Notre histoire était belle…

Sur scène, un cadre doré, un sceptre scintillant, une vieille machine à écrire, une table et une chaise. Celle-ci fera office de Dacia lorsqu’Eugène mimera ses parents fuyant la Roumanie, ou de train alors que, jeune homme et naturalisé suisse, il retournera avec deux camarades visiter Bucarest, à la sainte horreur et terreur de sa mère.

Etrange lettre puisqu’elle s’adresse à un être haï, fusillé alors que le scripteur avait 20 ans. Le «tu» et le «Nicolae» sont de mise dans cette longue missive qui retrace la relation entre Eugène et son dictateur. «Au début, notre histoire était belle…tu me souriais à tous les coins de rue».

Leçons de civisme

La malice dans les yeux, Eugène demande à la salle d’applaudir lorsqu’il lève le bras alors qu’il mime Ceaușescu dans un discours grandiloquent. Et ça fonctionne, le public bat des mains avec enthousiasme ! A l’inverse, lorsqu’il retrace le renversement de la dictature, le lever de bras correspond à des cris hostiles, et la salle de huer à tout va…

Les leçons de civisme décortiquant le système de démocratie populaire sont un petit régal. Mais si le thème principal est bien le règlement de compte avec Nicolae, ses projets, son luxe démesuré alors que son peuple vit dans la misère, Eugène lance quelques piques malicieuses à l’encontre de la Suisse, pays d’accueil où un fonctionnaire vaudois à la lenteur empathique favorise une autorisation d’asile à condition que la famille renonce à sa nationalité roumaine, les rendant de fait apatrides! 

Dans la peur

Bien que vivant à Lausanne en sécurité, les Roumains murmurent entre eux dès qu’ils parlent de Ceaușescu. Eugène raconte, gestuelle à l’appui, comment, à 7 ans, il est terrorisé à l’idée que le tyran puisse étendre d’interminables bras mécaniques pour venir le phagocyter, là, au bord du Léman… La notion d’identité est ici centrale. 

Fidèle au texte de son livre, Eugène se livre sur scène à une performance multiple et époustouflante. En comédien rôdé, il incarne avec joie tous les personnages, mimant accents et mimiques avec justesse – les embrassades, lorsque des congénères roumains se retrouvent, sont particulièrement savoureuses. Chorégraphie et musique sont également de la partie: l’acteur-écrivain se livre à quelques moments de danse effrénée et déjantée au son de musiques mythiques, comme Born To Be Wild de Steppenwolf. Après tout, il a été le danseur du groupe Sakaryn! 

Vingt ans après la mort de Ceaușescu, lors d’un voyage à Bucarest, sa mère a confié à Eugène qu’elle avait pensé avorter lorsqu’elle était tombée enceinte, en raison de leur misère. Mais le décret du dictateur, interdisant l’avortement dans le but de multiplier la population, l’en avait empêchée. Ainsi, Eugène réalise: «je suis né grâce à toi». 

Le fait de l’avoir couché sur papier, puis mis en scène, a permis à l’auteur de passer de la colère à l’apaisement: «Il y a un dernier mot à te dire. Il n’est pas facile à prononcer… Ce mot est merci».

Eugène, Lettre à mon dictateur. Edition Slatkine.

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