Portrait : Se construire en (re)construisant

Passionné par le bois, Michel Vincent est en train de réaliser son rêve, à Romainmôtier : rouvrir la scierie du Battoir. Une leçon de vie sur ce chantier de longue haleine, en revisitant l’histoire du lieu.

Né à Bâle, Michel Vincent y suit sa scolarité et un apprentissage de dessinateur en machines. Il devient par la suite constructeur de bateaux à Yverdon. Puis, passant par les chevaux d’un petit centre équestre où il prodigue soins et cours, il se met à son compte pour fabriquer et réparer des calèches. Faute de trouver suffisamment de travail, il officie chez Katharina von Arx, dans sa maison du Prieur à Romainmôtier, lors de la restauration du plafond de la salle bernoise, dont il a dessiné les poutres. Qui a dit qu’on n’avait qu’une vie?

Un peu d’histoire…

Le projet que Michel poursuit depuis des décennies maintenant, c’est celui de remettre en route l’ancienne scierie du bourg. L’histoire du lieu remonte probablement au XIXe, époque où la scierie est construite: c’est en 1886 qu’Edmond Guignard, de la Vallée de Joux, découvre l’endroit et s’y installe jusqu’à l’incendie de juin 1927. Il reconstruit ensuite une autre scierie à proximité de Croy, d’accès plus pratique, et laisse la maison du Battoir tomber en ruine. Philippe Reymond rachète le terrain, puis le revend à Michel Vincent en 1989. «Quand la maison a été mise en vente, j’ai sauté sur l’occasion car j’avais des machines à stocker – la scie à ruban, la scie circulaire et une raboteuse des années 50. Je cherchais une maison assez grande avec une écurie. Ici, c’était quasiment une ruine; j’ai reconstruit l’habitation, puis plus tard la partie scierie».

Le bâtiment est situé au lieu-dit Le Battoir. Un battoir servait à battre les céréales, pour séparer le grain et les déchets; mais ici, c’était aussi une scierie et peut-être un moulin – pas d’après l’historien et préfet Fabrice de Icco, cependant – et une ribe. Tout cela s’est perdu avec le temps… «Il y en avait beaucoup avant, partout où il y avait de l’eau», raconte Michel.

Travail de titan

Membre de la société de développement de Romainmôtier pendant 25 ans, Michel rêve de remettre la scierie en route et de la faire fonctionner avec l’eau de la Diaz. Une ancienne turbine est restée en place, qu’il est possible de remettre en fonction avec une autre roue à eau, pour entraîner la scie. 

«J’ai reconstruit la maison depuis 1989; j’en ai scié toutes les poutres. J’ai travaillé au foyer de Romainmôtier comme concierge jusqu’à la retraite, il y a 10 ans. Je suis ensuite revenu aux métiers du bois avec Hans-Martin Bader, de Premier; ses grands-parents avaient une scierie aussi». Tous deux créent une association, mettent en place plancher, poutraison, rails, montent les machines sur place. Mais dans une vie parallèle, Michel construit aussi, près de Berne, des ateliers pour le bois, la poterie et le tissu, avec un charpentier; il y fabrique des meubles, des lits, des escaliers. Après la fin du chantier au Battoir, il se remettra à scier. «On scie pour des particuliers, qui ont par exemple conservé un tronc, lors d’un abattage, pour avoir des planches. Avec la déligneuse, on scie dans le sens de la longueur».

Passion du savoir-faire

«Ce que j’aime dans le bois, c’est le chemin de l’arbre vers l’utile et surtout les assemblages. Pour que ça tienne ensemble, par exemple dans un bateau ou dans la charpente, il faut travailler avec des chevilles en bois. Les poutres, les mortaises et les tenons d’une charpente traditionnelle me fascinent: rien n’est vissé. Aujourd’hui, on n’a plus le temps». 

Ces assemblages duraient beaucoup plus longtemps et étaient très solides. Mais choisir le bois comme il faut, faire des assemblages précis, avec les bonnes chevilles, c’est tout un art. «Il y a de plus grandes surfaces avec les chevilles pour la pression, ça ne coupe pas les fibres comme les vis. Il se produit beaucoup de tensions dans le bois et ça peut aussi casser les vis». 

Un matériau vivant

Car quoi que l’on fasse, le bois continue de vivre même quand il est coupé, c’est organique. Les anciens assemblages lui permettaient de  «travailler».

«Le métal, c’est aussi ma profession avec le dessin de machines et de cuves; je travaille sur la scie elle-même. J’aime moins le plastique, mais parfois on n’a pas le choix; c’est pratique à travailler, étanche et facile à laver».

Plans et dessins des charpentes de la maison et de la scierie montrent les tensions des différents éléments de bois; l’ensemble est conçu pour équilibrer les portées, la transmission de l’effort afin que la construction reste en place. Tout est réalisé avec des assemblages traditionnels, parfois même sans cheville, les piliers en chêne supportent cet édifice en sapin, aux murs faits de mortier.

«Le toit sera fini avant la fin de l’hiver, j’espère. Les murs seront faits avec du mortier assez léger, additionné de billes de terre cuite. Il y a beaucoup de choses pour lesquelles les charpentiers m’ont aidé, mais ils ont vissé tandis que moi, j’aurais cloué. C’est sûr qu’avec une visseuse, ça va plus vite!» 

Réalité du marché

«Il y a une scie qu’on m’a donnée parce que les scieries ferment. Tout ce travail se perd en Suisse, car en France c’est meilleur marché et les entreprises y font tout, du début à la fin, ce que les petites scieries ne peuvent pas assurer. Elles ne vont pas assez vite pour tout faire du jour au lendemain. Si on veut une construction traditionnelle, il vaut mieux s’adresser à une petite scierie: les grandes font beaucoup de lamellé-collé. Si on prend un tronc, il y a des nœuds, donc de la perte; eux ont des machines qui éliminent les nœuds et assemblent ensuite des poutres sans noeuds».

Pour Michel, il ne faut pas faire de maisons en carton. Aujourd’hui, c’est la rapidité qui prime. Or construire une maison «comme il faut», c’est important pour les gens qui font le travail, pour ceux qui y vivent et pour l’environnement. De bonnes fondations forment les gens, ont une grande influence sur le mode de vie. «Les fondations d’un être humain viennent aussi de celles de son habitat. Je trouve que ce n’est pas très sain pour les gens, ce qui se fait aujourd’hui: ces nouveaux quartiers construits sur plusieurs étages, ces formes carrées, où tout est très serré et en vis-à-vis, ça crée déjà une atmosphère tendue».

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