À l’occasion des Journées du patrimoine, la Fondation « Pro Urba » a ouvert les portes du site romain de Boscéaz, à Orbe. Sous la thématique nationale du patrimoine en péril, cette visite a mis en lumière la vulnérabilité extrême de ces trésors de pierre, menacés par le temps, les éléments et l’histoire humaine.
Qu’elles dorment encore sous nos pieds ou qu’elles soient exposées dans les plus grands musées, les mosaïques antiques comptent parmi les vestiges les plus vulnérables de l’humanité. Partout dans le monde, ce patrimoine subit de lourdes menaces. Des pillages de masse perpétrés en Syrie ou en Algérie lors de crises géopolitiques, aux sauvetages d’urgence comme à Zeugma en Turquie face à la montée des eaux d’un barrage, la conservation est un combat permanent.
Même à l’abri des verrières, le danger persiste: les variations d’humidité créent de désastreux effets de serre, tandis que les remontées de sel du sol font éclater les pierres. À cela s’ajoutent les catastrophes naturelles, comme l’inondation qui a récemment touché le site voisin de Vallon.
De l’archéologie du XIXe siècle à celle d’aujourd’hui
L’histoire du site de Boscéaz est intimement liée à l’évolution de l’archéologie elle-même. Les toutes premières mosaïques ont été mises au jour entre 1841 et 1845. À cette époque, et jusqu’au début du XXe siècle, la discipline s’apparentait souvent à une «chasse aux objets» digne d’Indiana Jones : on cherchait la belle pièce, le trésor à exposer, sans réelle méthode scientifique et sans aucun objectif de préservation globale du site. Pire encore, après avoir extrait ou dessiné les pièces, les chercheurs de l’époque laissaient parfois les sites sans protection, les condamnant à l’oubli, voire au pillage.
Le véritable tournant scientifique s’est opéré au XXe siècle. En 1923, la fondation Pro Urba reprend en main la destinée du site en lançant des campagnes structurées. Mais c’est entre 1986 et 2004 que le site prend une dimension internationale: transformé en un immense chantier-école pour les étudiants de l’Université de Lausanne, il révèle enfin l’ampleur de cette gigantesque villa gallo-romaine de 16 hectares.
Le chantier de l’autoroute A1: une exception historique
C’est précisément durant cette période de fouilles universitaires modernes qu’un défi de taille se présente: le tracé de la future autoroute A1 est prévu pour traverser la plaine. En temps normal, la règle de l’archéologie préventive est stricte: les équipes fouillent l’axe routier en urgence pour documenter les vestiges, prélèvent les objets mobiles, puis les machines de chantier détruisent les structures en pierre pour couler le bitume.
À Orbe, le destin du site fut tout autre. Devant la valeur inestimable de ce complexe gallo-romain (le plus grand au nord des Alpes), l’État a pris une décision historique et rarissime: modifier et dévier le tracé de l’autoroute pour contourner le cœur de la villa. Grâce à ce sauvetage exemplaire, les structures n’ont pas subi le moindre dommage. Les zones hors des pavillons ont pu être étudiées puis soigneusement réensevelies sous terre, la meilleure méthode naturelle pour les protéger des outrages du temps en attendant leur future mise en valeur.
Trois pavillons, trois histoires de résilience
La visite de trois des pavillons du site a permis de mesurer la diversité des outrages subis par ce patrimoine avant l’ère de la protection moderne:
La mosaïque du Labyrinthe. Cette œuvre, qui met en scène le mythe de Thésée, du Minotaure et le fameux fil d’Ariane, a été victime d’un véritable drame en 1846. Pratiquement toute la mosaïque centrale et ses précieux médaillons ont été volés en l’espace d’une semaine, arrachés pour être vendus à la pièce. L’enquête de police de l’époque, bien que nourrie de forts soupçons locaux, déboucha sur un non-lieu.

Le Calendrier Agricole: Si l’autoroute moderne a épargné le site, la route cantonale Orbe-Yverdon, tracée bien plus tôt, n’avait pas eu ces égards. Elle a littéralement coupé en deux cette œuvre unique dépeignant les travaux de la terre, n’en laissant subsister que trois mois et endommageant gravement le hall annexe.
Les Divinités de la Semaine: Considérée comme la plus belle et la mieux préservée du site, cette œuvre majestueuse représentant les dieux associés aux jours de la semaine a survécu aux siècles. Bien que le terrain ait bougé avec le temps, elle témoigne de la virtuosité des artisans romains.

Le combat continue
En Suisse comme ailleurs, la sauvegarde du patrimoine n’est jamais définitivement acquise. Depuis des décennies, la fondation « Pro Urba » et les politiciens locaux unissent leurs forces pour sensibiliser le Conseil d’État vaudois à l’urgence d’une mise en valeur d’envergure. Les lignes bougent enfin: le Grand Conseil a voté un crédit d’étude. Le projet phare prévoit de matérialiser au sol les fondations de l’immense villa d’origine pour offrir aux visiteurs une réelle notion de la taille du site, tout en modernisant les structures de protection des mosaïques. Un horizon ambitieux, mais qui ne se concrétisera pas avant 2030.
Un grand merci à la fondation « Pro Urba » pour cette visite passionnante en marge des Journées officielles du patrimoine. On regrettera toutefois le manque de publicité entourant l’événement: n’étant pas officiellement inscrit au programme cantonal cette année, il n’a pas pu bénéficier de la visibilité qu’il méritait. « Pro Urba » prépare déjà sa candidature officielle pour l’an prochain. Pour les prochaines manifestations, rappelons que le journal local « L’Omnibus » est aussi là pour aider à annoncer ces événements: y insérer des annonces publicitaires permet non seulement de s’assurer une belle visibilité régionale, mais c’est aussi un geste essentiel pour faire vivre notre journal local !






