Orbe, qui fut une étape importante pour les Huguenots fuyant la France et le Piémont, a inauguré une table historique au Puisoir début décembre. Retour sur un exode qui a durablement influencé la région.
Se convertir ou tout abandonner et fuir: il y a trois siècles, 200 000 personnes quittent la France pour fuir les persécutions de Louis XIV. Sur leur chemin vers l’Allemagne protestante, la Suisse : elle sera traversée par 60 000 réfugiés huguenots. Quelque vingt mille d’entre eux vont s’y établir, dont six mille dans le Pays de Vaud alors bernois. Pour situer l’impact de ce mouvement, une comparaison: Genève – qui est l’un des passages obligés, avec le Jura – compte alors 15 000 âmes.
«Orbe est une cité de passage, une ville-carrefour, traversée depuis des siècles par de grandes voies historiques, comme la voie romaine et la Via Francigena», rappelait Mary-Claude Chevalier le 2 décembre, lors de l’inauguration de la table historique huguenote au Puisoir. La syndique d’Orbe a remercié l’association vaudoise des amis du sentier des Huguenots pour son engagement, sa passion et son travail de mémoire: «(…) vous faites revivre le parcours de celles et ceux qui, par conviction et par courage, ont emprunté ces chemins de foi et de liberté (…). Outil de découverte et symbole de transmission, cette table d’orientation invite à s’en souvenir».
Un passeur, un bateau
«Louis XIV, c’est un roi, une loi, une foi», résume Raymond Gruaz, de L’Isle, marcheur infatigable qui a arpenté le canton pour en baliser les chemins. La révocation de l’édit de Nantes en 1685, ainsi que les persécutions du duc de Savoie, dans le Piémont, jettent sur les chemins, le plus souvent à pied, ceux qui veulent vivre librement leur religion. D’Aigues-Mortes, Mérindol ou Saluzzo, on tente de gagner le Plateau suisse et de là Stuttgart, Karlsruhe, Heidelberg, Francfort ou Bad Karlshafen. Il ne faut pas se faire prendre, quitter la France est interdit: de Genève ou d’Yvoire, on traverse le Léman discrètement, à l’aide de passeurs. Côté Jura, on se faufile par la vallée de Joux ou les gorges de l’Orbe.
Ces sentiers ont été retracés en France, en Allemagne et en Italie. De 2016 à 2020, l’association vaudoise des amis du sentier en a défini trois (Coppet-Morges, Morges-Concise et Morges-Morat, via Lausanne et Payerne) et ont entièrement balisé 250 km de cet itinéraire culturel. «Un travail de combattant: rien n’existait en Suisse», souligne Claude Dizerens, président de l’association. «Ce n’est pas un pélerinage, mais un sentier de mémoire, relève Marie Nora, membre du comité. Parcourir ces chemins, ce n’est pas marcher idiot! Il y a une histoire, des personnages extraordinaires».

Accueillir ceux qui quittent tout
«L’origine du mot huguenot est incertaine: elle pourrait venir de l’allemand Eigenossen, qui veut dire assemblée (ndlr: ou compagnons de route)», note Raymond Gruaz. «L’essentiel de ces gens sont arrivés par Genève. Où il a fallu parfois rehausser les maisons pour accueillir ce flux! Je me suis passionné pour les personnages de cette époque, comme les Audemars, les Lecoultre, la famille Suchard – dont l’origine est la Drôme». Tiens, encore une histoire de lien: c’est justement par la Drôme que l’association vaudoise a vu le jour, Marie Nora étant de La Chaux, village jumelé avec Saôu, dans la Drôme.
On évoque encore Rousseau, Dunant, et parmi les personnalités à Orbe et aux environs, Valérie de Gasparin, de Valeyres-sous-Rances, femme de lettres née à Genève en 1813, qui plaidait pour que les soignantes soient rétribuées, et qui a fondé l’école d’infirmières de La Source, à Lausanne. «Il faut avoir le courage de changer sa vie pour réussir», relève Claude Demissy, pasteur retraité d’Etoy-Aubonne et membre de l’association. «Cela montre comment une société tolérante peut s’enrichir, en accueillant ceux qui quittent tout».






