Je vous parle d’un temps que les moins de 200 ans ne peuvent qu’imaginer. Le temps de Noël n’avait alors rien de commercial: le soir du 24 décembre, soit on était invité, soit on invitait, personne n’était isolé. Au village, il y avait pourtant quelqu’un qui restait seul; on l’appelait Le Drôle, bien qu’il n’amusât personne. Ce jeune homme n’était jamais invité le soir de Noël – ni un autre soir d’ailleurs. Quelques années auparavant, les villageois le nommaient encore par son prénom, Jules ; mais un soir de l’Avent, une branche de sapin richement décorée qui ornait la porte de la maison de commune avait été dérobée. Allez savoir pourquoi, les habitants avaient tout de suite accusé Jules, qui n’y était pourtant pour rien. Depuis, une réputation de voleur le poursuivait, et il était devenu Le Drôle.
Les années passaient sans que Le Drôle puisse se défaire d’un sentiment d’injustice. Il cherchait une vengeance. Lorsqu’il sut exactement comment il allait s’y prendre, le temps de l’Avent était revenu…
Le 24 décembre au soir, Le Drôle se glissa comme une ombre le long des ruelles, volant absolument toutes les décorations.
En fin de soirée, après avoir bien mangé, bien bu et bien ri ensemble, les villageois et leurs invités s’apprêtaient à se rendre à la messe de minuit, quand tout à coup des hurlements épouvantables glacèrent la population. Ici et là, des dames criaient «au voleur!»: elles venaient de constater la disparition des décorations qu’elles avaient confectionnées avec art et patience tout au long de l’année.
Tout le monde s’est retrouvé dehors, choqué que quelqu’un ait pu commettre un tel crime le soir de Noël. Certains bien vite accusèrent Le Drôle, et les autres se laissèrent convaincre: tous voulaient le choper, le ligoter, lui couper les mains, lui tordre le cou… Mais une voix claire s’écria soudain: «regardez là-bas, c’est Noël!». Une petite fille pointait du doigt la chapelle, devant laquelle brûlait un énorme feu. Les villageois coururent jusqu’au brasier, pensant que Le Drôle était en train de brûler leurs décorations. Mais une fois sur place ils virent, à la lumière des flammes, que leurs branches de sapin décorées avaient été accrochées tout autour de la chapelle. Et c’était magnifique.
Depuis 200 ans, dans ce village, le soir du 24 décembre, on se retrouve devant la chapelle autour d’un bon feu, un verre de vin chaud à la main, et on admire les décorations. Et plus personne, sans exception, ne reste seul le soir de Noël.






