La table anglophone au Cheval-Blanc.

C’était aussi Noël pour les migrants

La table anglophone au Cheval-Blanc.

La table anglophone au Cheval-Blanc.

Depuis plusieurs années, la patronne du restaurant le Cheval-Blanc Martina Osmanovska invite celles et ceux qui le souhaitent à partager le repas de midi du 24 décembre qu’elle offre de bon cœur dans son établissement.

Une contribution mise sur pied alors qu’elle cherchait à faire en sorte que Noël soit aussi une fête pour les défavorisés. «Ceux qui ont le moins n’osent pas venir» regrette-t-elle, «et paradoxalement, si on regarde la situation économique actuelle, les inscriptions étaient en légère diminution cette année».

Cette année, au nombre des invités, figurait pour la première fois une vingtaine de migrants, arrivés depuis peu à Orbe. Accompagnée du Municipal en charge des affaires sociales Pierre Mercier, la petite troupe a rallié le Cheval-Blanc vers midi pour y déguster l’excellent menu que leur avait concocté Martina. L’Omnibus s’est glissé parmi eux pour tenter de comprendre un peu ce qui les pousse à venir en Suisse. Et la réponse, sans être unanime, est très globalement du même ordre.

Des parcours de vie qui se ressemblent

Pour Ahmed *, tailleur de métier de 35 ans venant de Guinée-Bissau, «en plus d’un régime encore récemment militaire et qui est maintenant une démocratie à l’Africaine (tu es dans le «bon» mouvement ou tu dégages sauf à risquer ta peau), l’économie locale profitant vraiment aux populations locales est complètement déstructurée. Pas moyen pour un petit de gagner correctement sa vie».

Pour Jules *, qui vient de Mauritanie sans formation et qui n’a guère plus de 23 ans, le régime islamique de son pays maintient le citoyen de base dans l’ignorance: pas moyen d’apprendre valablement un métier, «sauf si quelqu’un de ta famille a suffisamment d’argent ou est suffisamment proche du pouvoir. La démocratie réelle n’a pas non plus cours à Nouakchott. En plus, les bateaux de pêche européens viennent piller les ressources halieutiques du pays».

Pour Tarik *, qui vient d’Afghanistan et qui a fait un voyage de 7000 kilomètres à travers de nombreux pays avant d’être interpellé dans un pays de l’est, la démarche est avant tout sécuritaire: il risque tout simplement sa peau pour avoir combattu dans une tribu retranchée dans les montagnes de la frontière avec le Pakistan. Comme c’est le cas de John *, arrivé du Libéria, actuellement pacifié, mais qui a combattu il y a quelques années dans les rangs de l’armée des milices de Charles Taylor et qui depuis lors craint pour sa vie. «Même avec ce danger, si je pouvais acquérir une formation, je serais prêt à rentrer chez moi ensuite pour pouvoir utiliser ces connaissances au service de mon pays d’origine» assure-t-il.

Le lancinant problème de l’inactivité forcée

Ni les uns ni les autres ne comprennent pourquoi on les parque dans un abri pas très salubre à l’air pollué et chargé de microbes, pourquoi on ne leur sert pas suffisamment à manger (un petit sandwich pour midi, un repas en barquette le soir) alors qu’on leur refuse le droit de travailler. D’une seule voix, ils déplorent de devoir passer leurs journées à ne rien faire et seraient prêts à accepter à peu près n’importe quel travail: le sésame à leurs yeux d’une condition d’homme acceptable.

Sans tomber dans l’angélisme, il faut reconnaître que le déracinement, la multiplication des procédures, l’attente, les déplacements très difficiles rendent la vie de ces hommes pas simple. Ils ont certes choisi l’exil, mais à voir ces forces vives et jeunes laissées de côté, on a un peu l’impression que la politique suisse en la matière marche sur la tête. Si au lieu de chercher à n’accepter que le réfugié «politique» si difficile à distinguer des autres, on permettait aux migrants de travailler même s’ils sont venus en Suisse pour ça, on économiserait sans doute beaucoup sur les frais de leur encadrement et on verrait ensuite que seuls resteraient sur place ou presque ceux qui effectivement trouvent du travail.

Une autre vision de la migration dont la Suisse vieillissante devrait pouvoir tirer avantage. Un investissement sur l’avenir, plutôt qu’une charge importante à fonds perdus dont personne n’est satisfait.

* Les prénoms ont été modifiés pour des raisons de discrétion. Les témoignages sont quant à eux bien réels.

Photo Olivier Gfeller